La démocratie africaine en débat avec Felwine Sarr : « Nos sociétés ne sont pas nées dans le temps colonial »

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Felwine Sarr était invité, dans le cadre du festival africain de Cologne, à discuter sur le thème « Démocratie en Afrique : Illusion ou possibilité ? ». C’est en marge de cet événement que l’auteur d’Afrotopia, écrivain et enseignant à l’Université Gaston Berger, a bien voulu nous parler de démocratie en rapport avec les sociétés africaines.

 

Dans son livre « Pornographie du temps présent », le philosophe Alain Badiou estime que la démocratie serait le fétiche contemporain. Qu’en pensez-vous ?

(Rires) Fétiche, oui dans le sens où cela est devenu un mot valise, un motclé, un concept central. Ce qui m’intéresse c’est, dans la quête d’une plus grande lucidité, d’interroger le fétiche.

Alors, qu’est-ce que la démocratie ?

La démocratie, à mon avis, c’est le gouvernement des peuples par eux-mêmes. C’est la manière dont ils se gouvernent. La démocratie occidentale, par exemple, est l’une des formes du gouvernement des peuples par eux-mêmes.

Et l’Afrique a-t-elle besoin de la démocratie ?

La question dans nos sociétés est moins celle de la démocratie que celle du contrat social qui doit être mis en place pour le bénéfice du plus grand nombre. Cela dit, il serait donc important, dans un premier temps, de réfléchir à la forme de gouvernement qui pourrait promouvoir au mieux le bien-être économique, philosophique, culturel et politique des Africains. Ensuite, il va falloir analyser et interroger les modes sur lesquels nos sociétés sont gouvernés et voir si c’est la bonne manière. Si ce n’est pas le bon mode de gouvernement, que devrait-on mettre à la place et dans quel but ? Voilà la question importante, selon moi, et pas celle de savoir si l’Afrique a besoin de démocratie ou pas. Il y a plusieurs dynamiques. Il y a la société qui invente et produit d’une part et il y a une autre dynamique qui tente de donner un sens à ce qui va être produit. C’est justement à l’intersection de ces dynamiques que quelque chose émerge. On peut donc lire nos sociétés pour savoir ce qu’elles nous disent d’elles-mêmes en intégrant cela dans notre réflexion au lieu de toujours chercher des signes d’une forme démocratique occidentale dans notre réel.

En Afrique, il y a des conflits armés et différentes guerres. N’est-ce pas là le signe que le contrat social actuel est en crise ?

Il ne faudrait pas englober toute l’Afrique sur ce point. Il y a des contextes, des dynamiques et des historicités différentes. Et puis, ce n’est pas parce qu’il y a un conflit dans un pays que cela invalide tous les processus de construction d’un contrat social. Il y a aussi des conflits ici en Europe. Des études montrent que le nombre de conflits armés a été divisé par 10 depuis les indépendances et qu’aujourd’hui, il n’y a plus de guerres entre pays. Donc le pas qui a été franchi est immense. Il faut cela dit regarder les sociétés sur la durée dans leurs tensions historiques et culturelles. La vrai exigence critique serait d’analyser la trajectoire du continent. De plus, quand nous sommes devenus indépendants dans les 60, nos États ont adopté des formes d’organisations politiques de type occidental. Nous n‘avons pas pour autant réinventer nos modèles de société sur toute la forme classique: l’économie officielle ou les modes de gouvernement.

Aujourd’hui, on observe  que cela coince, que c’est problématique. Il faut aussi rappeler que nos sociétés ne sont pas nées  dans le temps colonial. Bien avant, les gens ont pensé à la gouvernementalité, aux solidarités et aux échanges. Il y a énormément de choses qui ont été créées sur le continent et qui ont guidé la marche des peuples pendant des longs siècles. Mais force est de constater que lors de ces 50 dernières années, nous avons revêtu des prêt-à-porter institutionnels qui n’étaient pas des produits de notre histoire. Les formes de gouvernement importées ne fonctionnent pas, pour l’instant, assez bien ou comme nous le souhaiterions. D’où la nécessité de s’interroger sur les formes institutionnelles opérantes qui pourraient répondre de manière adéquate aux besoins du continent.

A quoi pourraient ressembler ces formes sur le plan politique et économique à la lumière du répertoire local ?

Sur le plan économique, il y a l’économie „informelle“ qui est une forme de circulation des biens au sein de réseaux de solidarité. Ces réseaux se font  sur ce que j’appelle une économie relationnelle. Par exemple, quand un commerçant mouride ( individu appartenant à la confrérie du mouridisme) va aux Etats-Unis, il peut faire du commerce sans pour autant passer par la banque. Il y a une communauté qui lui prête de la marchandise. Il y a un système de transaction de fonds qui se fait sur la base de la confiance. Cela permet de ce fait d’éliminer les coûts de transaction et de garanti de la banque. C’est possible parce que la relation construite est forte.  Il  y a un capital social dans la relation quipose le rapport économique. Ce rapport se fait donc à moindre côut. Les côuts de garanti et de non-respect du contrat qu’on retrouve dans l’économie classique sont donc éliminés, car on a fondé une économie matérielle sur celle relationnelle. Pour ce qui est du volet politique, il y a énormément de choses sur lequels on peut s’inspirer. Chez les lébous du Sénégal par exemple, il y avait les 12 Penccis qui étaient des assemblées constituantes qui représentaient toutes les catégories sociales et segments de la société. Chaque catégorie était représentée par un Jaraf. Ce dernier, avant d’aller à la grande assemblée constituante consulte les personnes qu’il est censées représenter. Et dans cette assemblée tous les Jarafs ont la même voix.

Est-ce que ces types d’organisations des sociétés antérieures peuvent répondre aux besoins actuels ?    

Il n’y a pas de culture qui n’interroge passé on passé et qui ne la féconde pas. On regarde donc dans son passé ce que l’on peut prendre et féconder pour l’avenir. Prendre l’exemple du passé ne revient pas à demander aux gens de revenir vers le Jaraf. L’idée est de faire savoir qu’il y a des formes desquelles nous pouvons tirer quelque chose pour le futur. Ce n’est pas être passéiste que de le dire. Nous avons des sociétés les plus vieilles de l’histoire de l’humanité. Cela veut qu’elles ont pu résoudre beaucoup de problèmes dans la longue durée. Il y a un répertoire de solutions présent que nous pouvons réactiver. Les Rwandais ont pris les « gacaca », les tribunaux sur l’herbe, qui ont été actualisés pour répondre aux problèmes contemporains auxquels ils ont fait face. Ces problèmes ne pouvaient pas être résolus par la justice classique occidentale. C’est donc un piège intellectuel que de se laisser convaincre par l’idée selon laquelle nous sommes passésites quand nous nous référons à notre histoire. Une société transmet un capital culturel dans le temps, qu’elle modifie et réinvente selon les besoins du temps. Une société qui ne le fait pas n’est pas une civilisation.

 

 

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