Attentat à Charlie Hebdo: Entre Islam, éthique, liberté d’expression et minorités de France

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Dans cet article, il ne s’agit pas d’une position binaire d’appartenance ou pas au journal satirique, qui prend son essence dans le slogan ‘’Je suis Charlie’’. Le danger de cette binarité nous réduirait à voir un axe du bien face à un axe du mal. Une idéologie qui a prévalu après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis et qui régit depuis les relations internationales. Il s’agit plutôt, et avec beaucoup de recul, au-delà de l’émotion légitime qui a suivi les tueries de Charlie Hebdo, de questionner les notions complexes d’éthique, de liberté d’expression, d’Islam dans le contexte multiculturel français.

Le radicalisme religieux des frères Kouachi qui s’est traduit par le meurtre des journalistes de Charlie Hebdo ainsi que d’un agent de police à Paris, le 7 janvier, est regrettable. Comme tout radicalisme à finalité meurtrière, il requiert de la part de tous une ferme condamnation de principe. User d’une arme pour répondre à un crayon est un acte désuet. Avec l’indifférence dont ils ont fait montre à travers leurs agissements, il est difficile de croire que leur Prophète se sentirait ‘’vengé’, comme ils l’ont prétendu.

Mais cet argument de la force cacherait peut-être la limite des deux tueurs Français d’intervenir sur le champ des Idées, pour faire part de leurs ressentis.

Pourtant, les idées pour discuter de l’humour de Charlie Hebdo ne manquent pas. Les journalistes, comme tous les autres corps de métier, ont des rôles à jouer dans la société. Comprenons le rôle comme l’ensemble des comportements attendus d’un individu dans l’exercice d’un statut social. Maintenant on peut se poser la question suivante : En publiant les caricatures du prophète Mahomet, il y a quelques années, les journalistes de Charlie Hebdo se sont-ils comportés en adéquation des attentes des Français ?

La liberté d’expression : entre éthique, sensibilité et application d’un principe

Reformulée, la question pourrait s’intéresser à la nature de l’éthique qui a poussé le journal satirique à la publication de ces caricatures.

Cette éthique s’apparente à l’utilitarisme dans sa dimension seconde, c’est-à-dire, celle qui vise la plus grande satisfaction pour le plus grand nombre. Or en France l’islam ne constitue qu’une minorité. Cet état de fait a peut-être été une raison des publications des caricatures. Ce n’est, pour l’heure, qu’une hypothèse. Ce postulat est bien évidemment relativisé par les tenants du journal qui se réclament irrévérencieux envers toutes les cléricatures.

Mais pour revenir à l’éthique, elle n’a de sens que dans le relationnel. Elle tire toute sa substance dans le rapport du JE au NOUS. Le NOUS étant le fondement même de l’éthique dans ce jeu de l’altérité. L’autre est peut être différent mais semblable car on partage des sensibilités psychologiques communes telles que le bonheur, la joie, mais aussi la souffrance et la frustration.

Dans l’exemple des caricatures, on fait face à une confrontation entre l’exigence d’une sorte absolutisme de la liberté d’expression dans la société Française et la sensibilité religieuse d’un groupe.

Mais comment comprendre un type de sensibilité qui résiste à un des principes les plus fondamentaux en France, à savoir la liberté d’expression ?

La sensibilité dont il est question ici est religieuse. C’est la place importante qu’occupe le sacré pour une communauté qui fait partir des dernières à s’être branchée au tissu national Français. Cette place du sacré : c’est Dieu. Or ‘’Dieu est mort’’ en France depuis le 18e siècle, pour citer Nietzsche, dont l’anachronisme ici a tout son sens.

Cela ne veut pas dire, qu’il n’existe plus de croyants en France, mais plutôt qu’après la révolution de 1789, Dieu a cessé d’être le principe fondamental structurant l’existence des individus. L’acceptation d’une autorité transcendante régissant la société était donc devenue caduque.

‘’Justement, la caricature, en son principe même, est impertinence et irrévérence, à l’endroit de l’autorité qui voudrait se proposer, sans question, comme objet de révérence’’, souligne le professeur Souleymane Bachir Diagne dans une interview accordée au Point reprise par Dakaractu.

Mais l’absolutisme dans la liberté d’expression est même nuancé et élastique dans le contexte français. Il semble que la République ne défend pas foncièrement un absolutisme aveugle de dire, de penser et d’écrire. L’interdiction des spectacles, l’an dernier,  de l’humoriste Dieudonné qualifié d’antisémite, montre bien la volonté de la France de préserver un climat social apaisé entre les communautés.

En 2008, le licenciement du caricaturiste Maurice Sinet ( Affaire Siné) par Charlie Hebdo pour des propos jugés tendancieux sur la possible conversion de Jean Sarkozy au judaïsme,  est une autre preuve des limites.

Ces limites peuvent être considérées par certains comme des violations de la liberté d’expression, certes, mais l’éthique du principe devrait être responsable et solidaire.

Cela dit comment repenser les principes fondamentaux de la France face son multiculturalisme ? Quelle place doit occuper l’Islam et les minorités de France ? Quelle réponse apporter pour prévenir le radicalisme de tous bords ? Peut-on rire de tout ? Comment repenser la notion d’identité nationale en tenant compte des différences ?

Si l’émotion qui a accompagné les derniers événements est justifiée, il est en revanche, important d’apporter une réponse pérenne à ces questions.

En espérant que les coups de feu ne soit plus jamais un moyen pour répondre à un écoulement d’encre, les responsables politiques français on la lourde tâche d’éviter de s’en tenir aux extrêmes pour tenter d’expliquer la norme. Au Sénégal, par exemple,  la coexistence pacifique entre les communautés religieuses montre que la norme n’est pas celle de l’extrémisme.

Amon Rémy Mallet

Journaliste- Blogueur