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Pratiquez-vous le  »cousinage à plaisanterie » ?

Licence : creativecommons

Notre quotidien est marqué par des actes violents de toutes sortes. Il ne se passe plus un jour sans qu’on entende parler d’attentats terroristes ou de meurtres prémédités entrainant la mort de nombreuses personnes. Cette atmosphère de chaos semble légitimer et libérer la parole haine et de xénophobie, notamment de la part de groupes d’extrêmes droites en Europe. Cependant, la réalité contemporaine cache en elle-même un autre véritable problème, celui de la difficulté, voire de l’incapacité, des individus à communiquer sans faire appel à la violence. Savoir communiquer crée des liens et dans certains cas la communication peut avoir un caractère préventif face aux conflits. Dans de nombreux pays africains, par exemple,  une forme de communication entre différents groupes sociaux est censée juguler de potentiels heurts et accrochages: il s’agit du cousinage à plaisanterie.

Imaginez deux personnes qui  s’insultent, se chambrent, s’invectivent sans qu’il n’y ait de colère, d’irritation encore moins de ressentiment de leur part. Au contraire,  elles  en viennent même à en rire de la situation. Cette scène surréaliste est presque banale au Sénégal et dans plusieurs pays africains. Cette prtaique communément apellée  »cousinage à plaisanterie » est en quelque sorte un   » jeu qui se pratique à l’occasion de toutes les activités courantes de production et d’échange de valeurs symboliques et matérielles », note Amadou Barké, enseignant chercheur à l’Université de Niamey au Niger. «Pour les joueurs, observe-t-il,  il s’agit d’affirmer chacun en faveur de sa communauté d’appartenance toute différence susceptible de distinguer celle de la communauté correspondante à laquelle appartient son vis-à-vis».

On comprend à travers cette définition qu’il ne s’agit ici nullement pas de considérer le jeu dans son acception la plus rigoureuse. À la différence du jeu au sens propre qui se déroule en dehors du temps social consacré à la production des valeurs, le cousinage à plaisanterie se trouve même au cœur de la création des valeurs et des interactions entre les individus. Il peut donc s’exprimer dans les lieux de travail, dans la rue, dans les salons…

Pour qu’une plaisanterie de ce type se produise entre deux individus, il faudrait au préalable l’existence d’un pacte ou d’une alliance entre les catégories sociales auxquelles ils appartiennent. Il peut donc s’agir d’alliances entre catégories ethnolinguistiques (ethnies, tribus, clan ou famille patronymique), groupes d’âges (grands-parents-petit-fils ; beaux-frères-belles sœurs) ou encore groupes de métiers.

Pour comprendre comment cela marche concrètement, on peut se référer à l’observation de Clarisse Jouompan-Yakam qui relate son aventure devant un guichet automatique bancaire à Niamey, la capitale du Niger, lorsqu’un client tente de griller une file d’attente.  »Une voix de femme retentit :’Il faut être un Bagobiri pour agir de la sorte ! Quand il s’agit d’argent, ils oublient les règles de bienséance. Ils n’y peuvent rien, c’est comme ça. Les Bagobiris se laissent toujours guider par leur cupidité.’ ‘Et les Djermas, alors, n’est-ce pas pareil quand ils se retrouvent devant un plat de dibiganda bien assaisonné de tiga digué ? Et que dire des songhaïs devant une tasse de doungandi ? » rétorque le monsieur. Le ton est vif, mi-figue mi-raisin. Les deux protagonistes semblent prêts à en découdre. Quand l’atmosphère se détend, aussi soudainement. Et les rires fusent. »

Cet incident illustre la capacité de la pratique du cousinage à plaisanterie d’inhiber, voire d’annihiler une éventuelle altercation. On peut dès lors supposer qu’en l’absence du rôle de régulation que joue le cousinage a plaisanterie, les protagonistes auraient usé de la violence pour tenter de résoudre ce problème. Au contraire, le différend s’est plutôt terminé de manière amicale, même si les mots utilisés auraient pu, en dehors du contexte du cousinage à plaisanterie, conduire à des affrontements physiques.

L’exemple des Diolas et des Sérères du Sénégal 

Cela dit, l’existence du cousinage à plaisanterie entre les différents groupes sociaux permet donc d’établir une convivialité et une  solidarité  pour faire prévaloir un ordre social paisible.

C’est aussi le cas des relations cordiales qu’on peut observer entre les  Sérères (entre-ouest du Sénégal) et les Diolas   (sud du Sénégal) qui ont noue une alliance a plaisanterie. Dans son ouvrage «Aguène et Diambone», Saliou Samb, ancien gouverneur de Dakar,  retrace le mythe à l’origine du cousinage  à plaisanterie  des deux peuples.

Aguène et Diambone seraient deux sœurs jumelles qui après le chavirement de leur embarcation se seraient retrouvées chacune sur une partie distincte du continent. Aguène serait donc l’ancêtre des Diolas, et sa sœur Diambone l’aïeule des sérères.

Les descendants de ses deux lignées sont en conséquence des cousins.   Ainsi,  il serait donc inconvenant de considérer les invectives d’une Diola à l’égard de sa cousine Sérère ( ou vice-versa) comme  une « déclaration de guerre » ou qu’elles en viennent à en découdre physiquement. Car, le propre même de ces plaisanteries est l’interdiction pour chaque acteur ou actrice de se vexer.

Des exemples d’alliances sont légion parmi les les communautés des pays de la zone sahélienne de l’Afrique de l’Ouest, notamment au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en république de Guinée.

Un rempart aux crises 

Les politiques ont tout avantage à considérer cette «parenté plaisantante» (terme utilisé par Raphäel Ndiaye), qui anime les relations entre plusieurs groupes sociaux , pour l’inclure dans les mécanismes de résolution de conflits et de préservation de la paix.

L’Unesco a pour sa part estimé en 2014, que la pratique de la parenté à plaisanterie satisfait aux critères d’inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. C’est donc là une raison de plus pour la préserver, l’entretenir et  l’actualiser, car comme le note Père Lopi, Dieu lui-même  »le seul moment où il rit, c’est quand deux cousins plaisantent ».

Si les différents peuples du monde s’appropriaient ce mécanisme et nouaient ainsi des relations basés sur la plaisanterie, on serait probablement eloigné de cette violence destructice que nous relaient les médias au quotidien.

Amon Rémy MALLET

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Quelques liens pour continuer la lecture:

Etienne Smith – Les cousinages de plaisanterie en Afrique de l’Ouest, entre particularismes et universalismes ( https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2004-1-page-157.htm#no2 ) 

Raphaël NDIAYE Correspondances ethno-patronymiques et parenté plaisantante : une problématique d’intégration à large échelle par   ( http://www.enda-sigie.org/bases/sigie/ressources/edocs-ndi_patronym-parent-plais.pdf )

Adamou Barké  LE « COUSINAGE À PLAISANTERIE » LA CULTURE SAVANTE POUR UN ÉCLAIRAGE FÉCOND DE LA CULTURE POPULAIRE( http://afelsh.org/wp-content/uploads/2012/04/Barke-Adamou-MEF-Final.pdf )

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4 réflexions sur “Pratiquez-vous le  »cousinage à plaisanterie » ?

  1. Je suis Français mais je n’avais jamais entendu parler d’une telle pratique. Mais la question questions que je me pose c’est le sens d’une telle pratique dans notre monde contemporain, surtout sur son efficacité à pouvoir juguler les conflits et les guerres …

  2. Article intéressant , j’aimerais bien pouvoir voir des alliances de plaisanterie mais entre nations .. ça nous éviterait peut-être les crises de religions et autres qui pullulent partout ..

  3. Mais si c’est vrai qu’il existe des alliances de ce genre .. qu’est-ce qui explique alors les conflits inter-ethniques dans les pays africains ? Je me pose cette question…

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