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Souleymane Bachir Diagne invite à  »philosopher en langues »

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Photo credit: Amon Rémy MALLET

L’an dernier le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne a été désigné par le magazine Jeune Afrique parmi les 50 personnalités les plus influentes de l’Afrique. Nous sommes allés à sa rencontre après une conférence qu’il a animée, samedi 16 Mai à Bonn en Allemagne, portant sur la notion de ‘’grammaire philosophique’’ et les défis de la traduction. Au cours de cet entretien, le professeur à l’Université Columbia de New York est revenu notamment sur l’idée d’une philosophie africaine, l’oralité,  l’immigration illégale.  Il a aussi partagé sa vision sur le futur de  l’enseignement supérieur au Sénégal.

Professeur, que doit-on comprendre par ’’grammaire philosophique’’ ?

L’idée de grammaire philosophique est concept qui a été utilisé par des philosophes, des logiciens particulièrement, qui ont  cru  en la possibilité de mettre  en place une langue universelle qui serait celle par laquelle on s’entendrait tous. Le philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz, en l’occurrence, a indiqué  par cette notion que nous devrions pouvoir retrouver une grammaire universelle sous la grammaire de surface que constituent nos différentes langues. J’ai appelé ce projet là un projet humaniste même s’il est utopique.

Sur cette même lancée,  vous avez appelé à ‘’philosopher en langues’’

Oui, philosopher en langues est une expression qu’utilise Barbara Cassin,  une philosophe française très célèbre. L’idée c’est qu’il faut entamer l’entreprise  philosophique à partir de la pluralité de nos langues empiriques. Il faut se rendre compte que lorsqu’on philosophe on parle une langue parmi d’autres langues. Cela revient donc à se demander ce que donnerait ce que l’on dit si on le  transférait dans une autre langue. Ce transfert est-t-il possible ? Ne rencontre-t-on pas de l’intraduisibilité ? Qu’est-ce que cela m’enseigne du problème et de ma propre langue ? C’est un peu autour de ces questionnements que repose l’entreprise de philosopher en langues dans laquelle je me reconnais.

On peut supposer donc tout le défi en la matière. Avez-vous des exemples où la traduction peut s’avérer problématique ?

Prenons à titre d’exemple les langues zéro copule. Dans ces langues, les fonctions du verbe  »être » tel que nous le connaissons en français ou en anglais ne jouent pas le même rôle. Considérons donc le fameux énoncé de Descartes ‘’je pense, donc je suis’’. Il suppose que l’on puisse utiliser le verbe être de manière absolu. Cela dit ‘’je suis’’ est l’équivalent de j’existe. Or vous avez des langues où l’énoncé ‘’je suis’’ admets une suite : vous êtes qui, vous êtes quoi vous êtes comment ?    Voilà ce que la diversité des langues nous enseigne sur la nature des problèmes tels que nous les posons d’une part, et d’autre part sur la nature de nos argumentations philosophiques. C’est pourquoi il est bon que le  philosophe sache plusieurs langues et sache transférer aussi les problèmes d’une langue à une autre. Il est donc amené à penser entre les langues. C’est dans cette lancée que s’inscrit donc le projet de philosopher en langues.

Vous n’avez pas fait mention de la culture au cours de votre exposé. Pourtant les langues sont aussi portées par la culture ?

Tout à fait. Je pars des langues parce que ce qui m’intéresse, c’est la traduction. Mais j’ai bien le sentiment que derrière la langue se profile toute la culture. La langue ne pourrait se concevoir sans l’arrière-fond de toute la culture dont elle est l’expression. Et donc, si je me focalise sur les langues, c’est pour m’étendre  sur un aspect de la culture, où, d’une certaine façon toute la culture se retrouve.

En Afrique, les philosophes produisent des œuvres dans des langues qui ne sont pas les leurs. Comment comprenez-vous cette sorte  de traduction de la traduction ?

Il est très bien de se soulever cette problématique. Kwasi Wirédou, philosophe ghanéen,  estime qu’il serait temps pour les Africains de philosopher dans leurs propres langues. C’est une tâche dans laquelle je me suis aussi engagé. En 2013, par exemple, sous la coordination d’un de mes anciens étudiants, un livre intitulé « Listening to
Ourselves: A Multilingual Anthology of African Philosophy » est paru. Dans cet ouvrage,  des philosophes africains installés aux Etats-Unis ont produit des textes philosophiques dans leurs langues avec une traduction en anglais en vis-à-vis. Le principe était que nous ne traduisions pas nos propres textes. Nous avons donc laissé le soin à des personnes qui connaissaient nos langues et qui pouvaient les rendre en Anglais. Et  je me suis aperçu, lorsque j’ai lu les traductions, qu’ils ont pensé dans une autre langue autre que l’anglais. C’est un aspect d’écrire dans nos langues, qui doivent devenir des langues des sciences, de la littérature et de la philosophie. Par ailleurs également, il faudrait parvenir à traduire les grandes œuvres dans nos langues. D’ailleurs, en réfléchissant bien à l’histoire de la philosophie, on se rend compte que des langues sont devenues des langues de la philosophie après avoir reçu des traductions. Cela a été le cas du latin en recevant la philosophie grecque, puis en la traduisant. Cela a été aussi le cas pour l’Arabe après avoir reçu la philosophie grecque. Cela a été aussi le cas en Afrique car  il faut bien rappeler qu’on ne commence pas tout à zéro. Dans des grands centres comme Tombouctou, l’enseignement de la philosophie se faisait, en particulier celle d’Aristote. Cheikh Anta Diop a rappelé qu’à Tombouctou se tenaient des cours et des traductions sur les analytiques d’Aristote. Donc, on peut parfaitement imaginer que les personnes qui dispensaient ces cours donnaient des explications dans leurs langues indigènes sur ces textes.

Mais l’Afrique, c’est aussi une culture de l’oralité. Alors comment incluez-vous cet aspect dans votre approche ?

Notre pratique actuelle est celle de l’écriture.  C’est vrai que l’oralité a sa logique propre. Il y a une raison orale. Un terme que j’emprunte à mon compatriote  Mamoussé Diagne qui a écrit un très bon livre intitulé ‘’Critique de la raison orale’’. Mais il faut aussi arrêter de penser que l’Afrique, c’est toujours l’oralité. Nous ne sommes pas mariés avec l’oralité. Il n’y a aucune raison pour laquelle les cultures africaines seraient par essence éternellement orales. Aujourd’hui, l’entreprise philosophique est une entreprise écrite. Nous avons traduit l’essentiel de nos traditions orales dans la vie nouvelle qu’offre l’écriture. Cependant il n’est pas vrai que l’oralité  par nature soit le contraire de l’esprit critique.

Intéressons-nous maintenant à la question de l’immigration clandestine. Depuis quelques temps, il y a une recrudescence d’embarcations chargées de migrants africains qui échouent sur les côtes européennes. Que vous inspire cela ? 

Cela fait très mal. On s’intéresse très souvent aux chiffres dans cette situation, c’est-à-dire au nombre de personnes qui périssent. Mais derrière ces chiffres il y a des vies individuelles. Ce sont des personnes qui au moment de partir ont demandé la bénédiction de leurs mères. Et quand je l’aborde ainsi, je me dis que ce sont des familles qui ont perdu des personnes en qui elles avaient placé leurs espoirs. Après avoir dit cela, il revient de regarder la situation dans toute sa complexité pour trouver des solutions. Il faudrait que nos jeunes se sentent dans un continent en chantier. Un continent dans lequel il y a tout à faire. Si la jeunesse de l’Afrique  en vient à penser que son avenir est ailleurs, le problème devient insoluble. Aujourd’hui, on est en train de dire que l’Afrique décolle avec de forts taux de croissance.  Mais ces taux de croissance malheureusement ne viennent pas chercher les pauvres. Donc, il y a de la pauvreté et du désespoir.

Beaucoup de ceux qui prennent la mer au péril de leurs vies fuient les conflits et instabilités politiques dans leurs pays. Comment expliquez-vous, malgré la stabilité politique du Sénégal, que les jeunes continuent de prendre ce risque ? 

C’est l’idée selon laquelle l’avenir serait ailleurs. Il faut donc,  pour y remédier, que la question de l’emploi sur laquelle repose l’espoir de la jeunesse soit réglée. Il faut que le monde comprenne qu’il y a un investissement à faire sur un continent qui ne demande plus seulement la charité mais qui veut un véritable partenariat. Et cela a commencé. C’est dommage qu’au moment où les choses tournent dans une meilleure direction que les jeunes connaissent ces tragédies. Il y a donc des actions à mener. Il faut aussi régler la question des trafiquants. Ils doivent être mis  hors d’état de nuire. Ce sont  de véritables négriers modernes.

Le président du Sénégal Macky Sall a pris la décision d’envoyer des soldats en Arabie Saoudite. Quel est votre avis sur la question ?

Je n’ai pas suivi de manière significative le débat sur la question. Mais d’après ce que j’ai compris, c’est l’Arabie Saoudite qui a sollicité le Sénégal pour assurer ses arrières. C’est-à-dire, pendant que l’armée saoudienne est au combat avec les rebelles yéménites, les soldats sénégalais font la police autour des lieux saints. Je ne suis pas sûr de bien comprendre tous les tenants et les aboutissants. Mais il y a un point qui est réel, c’est la réputation de l’armée sénégalaise en la matière. Donc, que l’armée sénégalaise soit sollicitée dans une coalition internationale de ce type est tout à fait normal. Etant donné le rôle qui est le nôtre dans l’Organisation de la Conférence Islamique, j’imagine qu’il était très difficile pour un pays comme le Sénégal de se tenir totalement à l’écart.

On rappelle que vous aviez été choisi pour diriger le comité de concertation sur l’enseignement supérieur au Sénégal qui a débouché sur certaines recommandations.  Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cela ?

Pour ce qui est de la commission que j’avais dirigée, je suis content qu’aujourd’hui il y ait un consensus total sur la nécessité de réformer et aussi sur le fait que les propositions qui sont sortis de la concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur aient été appropriées par tout le monde. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de discussions et de bruits autour de cela au début mais la conviction de tout le monde au fond est qu’il s’agit de bonnes recommandations pour mettre notre système d’enseignement dans une dynamique nouvelle. Je fonde beaucoup d’espoir sur les universités qui vont être créées, notamment la deuxième université de Dakar et l’université agricole qui s’installera à Kaolack. Je fonde aussi beaucoup d’espoir sur le développement des enseignements professionnels et sur l’université virtuelle. Les enseignements à distance sont l’avenir de l’enseignement. Je crois que l’université sénégalaise mais aussi celles africaines en général ont besoin de s’approprier ces technologies d’enseignement à distance de la même manière que les africains se sont appropriés la téléphonie pour résoudre leurs problèmes. Ils ont été très inventif sur les technologies de téléphonie donc il n’y a aucune raison que nous ne le soyons pas dans le domaine de l’enseignement à distance.  Maintenant je suis plus inquiet pour les autres systèmes d’enseignement. Le Sénégal vient de sortir d’une très longue grève des enseignants du secondaire. Heureusement que la grève s’est terminée in extremis.

Comment imaginez-vous l’enseignement supérieur sénégalais dans 20 ans ?

D’abord commençons par dire ce que nous risquons. Si le système d’enseignement supérieur continue d’aller à vau-l’eau avec les grèves à répétition, on va certainement voir des élites qui vont se retrouver ailleurs que dans le système d’enseignement public. Et le système d’enseignement public va être abandonné aux enfants des classes défavorisées. Ce qui aura pour conséquence d’augmenter les inégalités. Et pour rattacher cela à la question antérieure sur la migration, il faut bien se rendre compte que le décollage de l’Afrique risque de se faire au prix d’inégalités énormes. Mais c’est par un bon système d’éducation public qu’on fera en sorte que le fils d’ouvrier ne finisse pas fatalement ouvrier ou chômeur. C’est la raison pour laquelle il faut redresser le système d’enseignement supérieur. Je crois que le Sénégal a une tradition intellectuelle très importante et des ressources humaines de qualité quand il s’agit des enseignants. Donc si tout va bien et tout est mis en œuvre, ces ressources-là feront du Sénégal un pays plus prospère et émergent, il faut l’espérer. J’ai donc de l’espoir pour la génération qui vient et je crois que le pire est derrière nous.

 Entretien réalisé par Amon Rémy MALLET

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2 réflexions sur “Souleymane Bachir Diagne invite à  »philosopher en langues »

  1. Merci au professeur Souleymane Bachir Diagne, comme toujours , il reste pertinent .. sauf que j’aurais bien aimé qu’il reste au Sénégal pour nous faire bénéficier de son savoir…

  2. Concernant les migrants .. je crois que même sans passeur,, ils essaieront de rejoindre les verts paturages … et sans passeur il risque d’avoir un plus grand nombre de victimes..

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